|
|
|

Mohamed Choukry, stylo-bille et lavis sur papier, 1992.
Le fabuleux destin de Mohamed CHOUKRY
par Farida BENLYAZID
J'ai enterré mon ami et je suis partie d'un pas léger. Je crois qu'il aurait été content. Nous sommes à Dieu et à lui nous retournons.
Du cimetière de Marchan à chez moi il n'y a pas plus de trois cents mètres. Plusieurs personnes dont Mohamed TEMSAMANI, m'ont proposé de me raccompagner, mais j'ai décliné l'offre.
C'était une belle journée de l'automne tangerois. La verdure brillait au soleil et quelques nuages ornaient le ciel. Un temps doux, où il faisait bon marcher, dans la confusion des sentiments.
J'avais envie de pleurer, qui allait m'appeler désormais "Lâayla d'Riouaya" ? (La nana du film, en tangerois) Comme une petite fille peinée j'ai traversé le quartier de mes jeux d'enfant.
Mais en même temps, je ressentais une certaine euphorie. Mon ami avait eu un enterrement digne de lui. Tous ses amis étaient là. Les poètes et écrivains de tout le Maroc avaient convergé là, pour un dernier adieu à l'homme qui avait gagné sa place à la poigne de la plume.
Ses fidèles comme Rubio, Touria, Zoubeir, et Roberto...
Nous nous sommes tous présentés mutuellement les condoléances d'usage "Aazana ouahed". Nous étions sa famille, celle qu'il s'était choisi.
Sa vrai famille qui l'avait renié quand il était devenu écrivain, lui reprochant de révéler les choses que eux considéraient honteuses et qu'ils voulaient oublier... Ses frères, ses soeurs que personne ne connaissait, avaient également fait le déplacement de Tétouan.
J'ai été étonnée de voir ses soeurs, devenues des petites bourgeoises comme il faut, car les femmes n'assistent jamais aux enterrements, moi-même c'était la première fois. Pour CHOUKRY j'ai enfreint ce tabou, naturellement, sans réfléchir.
Je n'ai pas assisté à l'enterrement proprement dit.
Quand je suis arrivée de la mosquée dans la voiture d'un journaliste avec d'autres amis de Rabat, la tombe venait d'être recouverte. J'ai été heureuse de constater qu'il avait un bel emplacement, prés d'un saint homme reconnu, non loin de l'entrée, d'accès facile et en hauteur.
J'aime les signes du destin quand ils sont favorables. J'ai pensé à l'histoire de ce poète tunisien qui avait écrit qu'à sa mort il souhaitait être oublié sur les immondices et bouffé par les chiens... Et c'est ce qui lui est arrivé effectivement.
Je ne connais ni le poème ni le nom du poète, c'est une histoire que m'avait raconté mon ami Tahar BENMUSTAPHA de Sidi Bousaïd qui lui l'avait connu.
Je crois que CHOUKRY, lui, avait soif de dignité. Non de respectabilité. Besoin d'être reconnu tel qu'il était. Un homme vrai.
Lors d'un des nombreux hommages qui lui ont été rendus de sa vivant, et qu'il appréciait, il avait fait rire la salle en disant que son pain n'était plus "Hafi" il n'était plus nu, il avait réussi à le bonifier avec du beurre et du miel.
Par-là il refusait d'être le chantre de la misère car il n'aimait pas le misérabilisme. Il était contre la misère, l'abhorrait et la dénonçait sans l'apitoiement des bonnes consciences.
Dans un passage du "Pain nu", je cite de mémoire, le jeune narrateur avait regardé sans le vouloir le porte-monnaie d'une femme espagnole au marché, alors qu'il était portefaix. Il avait détourné le regard de peur d'être indécent et avait commenté son geste en disant que le plus terrible c'est non seulement d'être dans le manque mais en plus d'en avoir honte.
Cela me fait penser à un documentaire sur le Ladak où il était dit que la culture nationale était dévalorisée aux yeux des jeunes qui à force d'être fascinés par la publicité occidentale, se sentaient infériorisés.
CHOUKRY avait le regard juste. Ses dénonciations étaient parfaitement ciblées.
Je ne peux pas dire que nous étions amis dans le sens habituel de terme, nos centres d'intérêt, notre façon de vivre étaient très différentes, mais nous partagions une certaine complicité et nous nous estimions.
Nous ne nous voyions pas beaucoup, pourtant chaque fois que l'occasion se présentait au fil des années, nous nous retrouvions avec une joie presque enfantine. Comme le jour ou il m'avait montré l'édition en grec du pain nu, "la langue d' ARISTOTE" m'avait-il dit les yeux brillants.
Il nous est parfois arrivé d'intervenir dans des colloques ou pour des télés, il admirait mon élocution et surtout mon accent en français ou en espagnol et me disait "A Laâfrita", moi, j'aimais la justesse de ses propos et sa franchise me faisait jubiler.
Je me souviens du jour ou il avait dit à Jorge Samprun, ancien ministre socialiste en Espagne :
"Ne considérez-vous pas que vous avez été un ministre "fatal" (en espagnol cela signifie extrêmement mauvais). Où encore la fois où nous avions eu une rencontre avec M. AZNAR le premier Ministre espagnol. Il lui avait raconté, que jeune, il vendait des cigarettes de contrebande pour survivre et qu'un jour ayant gagné à la loterie une jolie petite somme, il était allé se faire ouvrir un compte à la banque. Mais ne sachant pas écrire il avait gribouillé une signature comme une "cucaracha" c'est à dire un cafard. Et c'est là qu'il s'était décidé à apprendre à lire et à écrire.
Bien des anecdotes pourraient ainsi être contées qui toutes nous prouvent que la dignité peut être arrachée par le savoir, la culture. Car CHOUKRY avait une éthique.
Viva CHOUKRY para la vida y para la muerte.
Farida BENLYAZID *

Mohamed Choukry, stylo-bille et lavis sur papier, 1992.
|
|